Jean-Louis Beffa analyse l’évolution du « condominium » sino-américain

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Jean-Louis Beffa analyse l’évolution du « condominium » sino-américain

9782021230536Grande figure du capitalisme français, Jean-Louis Beffa avait substantiellement enrichi le débat public sur le modèle économique et la stratégie de réforme de notre pays avec deux essais parus au Seuil, La France doit choisir et La France doit agir

[1]. Il développe, dans son dernier ouvrage, Les clés de la puissance (Seuil, 2015), une analyse géoéconomique du monde particulièrement claire et convaincante. Pour le président d’honneur de Saint-Gobain, le « condominium » sino-américain dominera un ordre international régi par la compétition économique sans qu’aucune puissance tierce ne puisse le concurrencer.

L’ordre international s’organise selon un modèle « westphalo-viennois »

Alors que la période d’hyperpuissance américaine qui faisait suite à la fin de la guerre froide répondait à une logique « wilsonienne » d’hégémonie, la « deuxième phase » de la mondialisation actuelle s’organise suivant un modèle « westphalo-viennois ». D’une part, les Etats-Unis et la Chine coexistent en respectant leurs souverainetés respectives et ne plaident pas pour une régulation globale (logique « westphalienne ») ; d’autre part, les deux pays organisent un équilibre de puissances maîtrisé, où quelques collaborations bilatérales coïncident avec l’effacement du multilatéralisme (logique « viennoise »).

La Chine et les États-Unis organisent un « frottement » de leurs puissances plutôt qu’ils ne les confrontent. Les paramètres de cette compétition sont au nombre de quatre : l’industrie exportatrice, les technologies et le système d’innovation, l’énergie, et la défense ; les zones d’influence sont l’Asie-Pacifique, l’Arctique et l’Afrique. Forts de leur résilience récente, les Etats-Unis s’accommodent de la montée en puissance chinoise car ils n’y voient pas de volontés hégémoniques ou messianiques. La Chine poursuit l’organisation de son développement en se souciant davantage de ses enjeux internes. Le « condominium » sino américain est donc établi pour durer.

Les Etats-Unis font la course en tête, la Chine les poursuit sans s’arrêter

Les fondements de la puissance américaine n’ont, selon l’auteur, pas été ébranlés par le coup d’arrêt économique de 2008 et les errements militaires en Afghanistan et en Irak. Le pays s’est relevé efficacement de la récession, même si son système capitaliste « poussé à l’extrême » aboutit à des inégalités renouvelées et continue d’exposer la vie politique aux puissances d’argent. Au delà, les Etats-Unis règnent en maître sur le numérique[2], disposent du meilleur (et du plus complet) système d’innovation au monde, profitent de la révolution des gaz des schistes et ne voient leur armée concurrencée par aucune autre.

La Chine applique avec succès sa politique de « modernisation dirigiste »  dans laquelle l’adéquation entre les stratégies publiques et privées et le maintien de l’ordre social jouent des rôles essentiels [3]. Ses dirigeants parviennent à dépasser la période préalable « d’hyper-mondialisation », excellent dans la gestion du temps et savent, en lieu de démocratisation, très bien écouter le peuple. Le défi énergétique et la complétude du système d’innovation sont toutefois deux enjeux majeurs : le pays doit, d’une part, contenir la pollution et, d’autre part, développer des marques et une créativité propres.

Aucune tierce puissance ne peut les concurrencer dans un avenir proche

La Russie n’a pas su capitaliser sur ses atouts dans les domaines de la défense, de l’aérospatiale, ou des sciences et préfère la facilité de l’exploitation des hydrocarbures. Le « nationalisme primaire » exprimé par son pouvoir dictatorial n’est pas synonyme de reconquête impériale. Il reflète plutôt une « volonté de repli » qui nourrit l’isolement du pays sur la scène internationale. La stratégie de Poutine est perdante car « il est le seul à jouer un jeu qui se joue à plusieurs ». De ce point de vue, la divergence entre la Russie et la Chine est radicale : l’une montre ses muscles, l’autre croit au commerce et au développement.

L’Inde n’a pas de véritable ambition mondiale. Son modèle économique est également trop centré sur lui même, en raison d’infrastructures vétustes et d’une gouvernance défaillante, et le pays affiche un retard dans la production d’énergie nationale. L’Inde ne sait pas non plus canaliser sa démographie, qui nécessiterait une croissance plus intensive en travail[4]. Aussi, si l’Inde a un avantage avec la qualité de son éducation supérieure, qui lui assure une place remarquable dans le secteur des logiciels, la qualification de sa main d’œuvre reste faible, les complications administratives sont conséquentes et la compétitivité s’érode.

Le Japon est sur une trajectoire de « recul maîtrisé ». La Chine le concurrence dans un nombre croissant de secteurs et sa population est à la fois vieillissante et déclinante. Le pays n’a guère recours à l’immigration et la solidarité nationale, particulièrement entre patrons et ouvriers, s’affaiblit. Le premier ministre Shinzo Abe ne manque pas de courage dans sa volonté de relance économique ou de célébration nationale, mais n’engrange guère de succès. Dans ce contexte, le pays devrait exploiter ses atouts dans le domaine de la robotique, maintenir ses avantages technologiques, et se positionner comme un pays leader en matière écologique.

Le Brésil est bien sans concurrence sur le sous-continent américain. C’est une puissance agricole, qui attire les investissements étrangers et les grands groupes internationaux. Mais il pâtit de niveaux d’inégalités forts, de mauvaises infrastructures et de divergences règlementaires entre ses États. Il a été affaibli par la crise économique de 2008, qui a dégradé ses déficits, sa notation souveraine et sa compétitivité, désormais proche des pays européens. Plus grave, le gouvernement travailliste a été affaibli par des scandales de corruption (dans les travaux publics, notamment) et sa politique actuelle de rigueur ne semble pas crédible.

Le Moyen-Orient est une région laissée à elle même, qui « paie le prix de l’absence d’un leadership international fort », le retrait progressif des Etats-Unis n’étant pas remplacé par une implication européenne. Les pays africains sont trop peu nombreux à prétendre à une place importante sur la scène internationale et l’éveil de l’un deux n’est pas pour demain. L’Afrique du Sud ne parvient guère à mener la diversification de son économie qui serait utile au traitement de ses problèmes sociaux et s’est fait ravir la place de première puissance économique par le Nigéria. Et ce dernier pays souffre de ses problèmes de gouvernance et de ses divisions religieuses.

L’Europe, qui recule, doit s’atteler à son « problème de management »

 L’auteur porte un jugement aussi sévère que volontariste sur l’Europe. Notre continent, économiquement puissant, souffre d’un « manque d’organisation rationnelle » et d’un « problème de management » qui la font régresser. Les nations qui la composent se replient sur elles mêmes (« les Britanniques sont ailleurs, les Allemands attendent, les Français persistent à ne pas se réformer ») et le nouvel exécutif communautaire serait à la fois illégitime et peu compétent. Néanmoins, la « solution unique et commune à des problèmes complexes » est évidemment européenne, ce qui nécessite de redonner à l’intégration un nouveau souffle.

Le rapprochement entre la France et l’Allemagne est jugé de première importance à cet égard. Mais il ne faut pas s’y tromper : celui-ci passe d’abord par des gages français plus nombreux en matière de réformes. Les progrès français, ainsi que le confirme l’auteur, nécessitent une coalition des forces réformistes, qui implique des efforts d’organisation et, sans doute, l’instauration de la proportionnelle aux législatives[5]. Cette inflexion plus nette concourra à lever les préventions des deux côtés du Rhin et permettra d’avancer sur des chantiers franco-allemands pragmatiques, notamment dans le domaine du stockage de l’énergie et de la défense[6].

Le monde bipolaire, peu régulé au plan mondial, ne sera guère déstabilisé

Une Europe recentrée autour de son axe originel pourrait alors répartir ses atouts dans un « espace correspondant à l’ancien évêché romain ». Être une vaste Suisse au niveau de vie élevé et empreinte d’une conscience écologique ne doit pas paraître comme une ambition limitée, si ses « cantons » les plus importants font valoir leur expertise en matière de gestion du vieillissement, de libertés individuelles et d’industries de pointe. Ainsi serait insufflé « une certaine sagesse » dans les interstices d’un « écrasant compromis sino-américain » qui ne pourrait être déstabilisé que par le péril islamiste et le défi environnemental.

Olivier Marty

Maître de conférences à SciencesPo et à l’ESSEC

[1] Le premier des deux essais reprenait l’idée que la France devait choisir un modèle rhénan de type « commercial-industriel » plutôt que le modèle « libéral-financier » anglo-saxon.

[2] Pour preuve, les entreprises américaines représentent 83% de la capitalisation boursière des entreprises du numérique, le pays gère les codes du monde numérique, et il abrite l’écrasante majorité des serveurs informatiques. De plus, les entreprises numériques américaines dominent les marchés étrangers, contrairement à celles de la Chine, qui restent nationales.

[3] Les Etats-Unis, comme le reste du monde, ne devraient pas en avoir peur, car Pékin recherche une émergence pacifique dans l’harmonie internationale. L’analyse des discours des dirigeants chinois indique, par ailleurs, que le régime souhaite voir l’Europe se poser en puissance stabilisatrice de l’ordre mondial.

[4] L’auteur rappelle à ce titre que les secteurs de l’agriculture et manufacturier sont déjà engorgés.

[5] L’auteur ne passe pour autant pas sous silence les trois “dangers” allemands : les infrastructures, mal entretenues, particulièrement à l’Ouest, depuis la réunification ; la démographie, la tendance massive et structurelle à la dénatalité étant imparfaitement compensée par l’immigration ; l’érosion de l’avance technologique, induite notamment par la concurrence chinoise, qui peut mettre à mal l’emploi industriel et, partant, le consensus national.

[6] Ce point de vue est également défendu par l’auteur de cette recension, dans une tribune parue aux Échos le 20 mai 2015, « Retissons avec constance le lien franco-allemand ! ».

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