Une initiative franco-allemande sur l’économie numérique servant un projet européen

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Une initiative franco-allemande sur l’économie numérique servant un projet européen

Édito mensuel Croissance Plus – Octobre 2015

Une initiative franco-allemande sur l’économie numérique servant un projet européen

Les Ministres français et allemand de l’Économie, MM. Macron et Gabriel, ont décidé d’organiser à Paris, le 27 octobre prochain, une conférence conjointe sur l’économie numérique. Celle-ci a pour but de permettre des avancées communes pour accélérer la numérisation de l’industrie, de favoriser l’interconnexion des écosystèmes de « start ups » franco-allemands et de contribuer à la stratégie numérique européenne (« Marché unique numérique ») promue par la Commission Juncker. Cette initiative doit être saluée car sa dimension concrète est à même de renforcer les liens entres les deux pays[1] et parce qu’elle s’inscrit résolument dans une ambition européenne qu’elle souhaite pouvoir orienter.

L’Allemagne est nettement en avance sur l’Industrie 4.0

Elle est aussi l’occasion de faire un point sur les efforts menés de part et d’autre du Rhin en faveur de la numérisation des entreprises. On en a beaucoup parlé, sans toujours savoir de quoi exactement il retournait : l’Allemagne a été le pays européen précurseur en matière « d’Industrie 4.0 ». Cette révolution désigne les « usines intelligentes » capables de se gérer en tout ou partie seules grâce à la digitalisation. Des robots et des machines multitâches reliés entre eux effectuent leurs actions et se coordonnent afin de rationaliser le processus de production et d’en diminuer le cout. Ils permettent aux industries et aux services allemands de conserver un « leadership » dans les biens et services à forte intensité technologique.

Cette ambition, bénéficiant de la force industrielle de l’Allemagne et du tissu d’entreprises moyennes qui s’organise autour d’elle, vient de loin. C’est en 2006 que le pays s’interroge sur la façon de maintenir une avance technologique et que ses entreprises se positionnent progressivement sur des produits et services connectés tout en accumulant des capitaux leur permettant de grignoter petit à petit la chaine de valeur[2]. Les bénéfices de cette mutation économique sont tôt compris par les forces politiques : en 2013, peu après que le terme ait été en 2011 officialisé à la Foire annuelle de Hambourg, la CDU-CSU et le SPD s’engagent dans leur contrat de coalition à « occuper le champ de l’industrie 4.0 de manière active ».

Illustration : présentation d’une ligne automatique de pose de portes automobiles par un robot Siemens lors du salon d’Hanovre, en 2011 - Source : Siemens

Présentation d’une ligne automatique de pose de portes automobiles par un robot Siemens lors du salon d’Hanovre, en 2011 – Source : Siemens

La force du dispositif allemand réside sans doute dans sa gouvernance. Une plateforme ouverte à des personnalités tant scientifiques qu’industrielles est placée sous l’égide des pouvoirs publics. Elle est financée et pilotée par les trois grandes fédérations professionnelles de la machine-outil (VDMA), des technologies de l’information et de la communication (Bitkom) et des industries électriques (ZUEI) auxquelles sont associés les syndicats, qui explorent et co-déterminent les priorités d’évolution des compétences, les nouveaux métiers, la formation professionnelle ou l’emploi des seniors. Le modèle allemand de la cogestion se duplique ainsi pour servir un projet industriel, économique mais aussi sociétal.

La France rattrape l’ambition allemande avec son projet d’Industrie du futur

La France était quelque peu en retard sur son partenaire allemand. En 2013, le Ministre du Redressement productif, M. Arnaud Montebourg, avait lancé le plan « d’Usine du futur » qui n’avait guère connu de succès. Le retard en matière de robotisation se lisait communément dans une statistique indiquant que nos entreprises avaient cinq fois moins de robots qu’en Allemagne et deux fois moins qu’en Italie. En mai 2015, le Ministre de l’Économie, M. Emmanuel Macron, décide de renverser cette tendance en initiant un plan « Industrie du Futur » visant à aider, d’ici à 2016, près de 2000 PMI à adapter leur appareil de production au numérique. Les initiatives parcellaires (telles que celle de Daher) sont érigées en symboles.

L’approche du Ministre est nouvelle. S’inspirant du projet allemand, elle place les fédérations professionnelles, patronales et salariales au cœur du jeu. Les régions ont bien vocation à soutenir des projets d’investissement à l’aide de moyens financiers restreints (160 M EUR) mais ce sont véritablement les industriels qui sont laissés à la manœuvre. Des technologies prioritaires, parmi lesquelles la fabrication additive, la digitalisation de la chaine de valeur, ou les matériaux composites, sont identifiés par le biais d’un appel d’offre début octobre. En parallèle, un volet de formation (avec la création d’une chaire dédiée à l’Industrie du futur à l’École des Mines et un partenariat sur les métiers d’avenir avec le Ministère de l’Éducation) est engagé.

Une conférence déclenchant une coopération large des deux écosystèmes numériques

Il ne restait plus aux deux pays qu’à favoriser la mutualisation de leurs efforts afin d’en favoriser les retombées à l’ensemble du tissu d’entreprises et notamment des « start ups ». C’est l’objet de la conférence organisée à Paris le 27 octobre prochain. Celle-ci s’appuiera notamment sur les travaux menés par le Conseil national du numérique français et le Comité allemand des « Jeunes entreprises du numérique » mandatés par les deux Ministres. Les deux organismes ont en effet la charge, selon leur lettre de mission, de faire des propositions concrètes portant sur :

  • la définition commune de l’innovation et des dispositifs de soutien associés ;
  • l’amélioration de l’accès au financement pour les « start ups » ;
  • les moyens concrets favorisant l’interconnexion des écosystèmes de « start ups » français et allemand, en favorisant leur prolongement au niveau européen ;
  • l’interaction entre les entreprises industrielles et les « start ups » dans la perspective de leur transformation numérique ;
  • les enjeux de l’internet des objets et du « big data », en particulier pour favoriser l’émergence de leaders internationaux dans ces secteurs

Ainsi semblent être remis aux mêmes niveaux les efforts français et allemands en faveur de la numérisation des entreprises. Cette vision pragmatiquement partagée, s’inscrivant dans le cadre d’une politique européenne commune de long terme, assise sur des méthodes de coopération ouvertes et innovantes entre les pouvoirs publics et les acteurs privés semble réunir toutes les conditions du succès. Il faut espérer qu’elle contribuera à la préservation d’avantages technologiques européens utiles à nos secteurs industriels et de services alors que la concurrence internationale ne risque pas de faiblir, ni du côté des Etats-Unis, qui conservent en la matière une avance de premier ordre, ni du côté de certains pays émergents, comme la Chine.

 

Olivier Marty

[1] Voir sur la nécessité de relancer, par des initiatives concrètes, le lien franco-allemand, la tribune de l’auteur publié aux Échos le 20 mai 2015 : http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/02166650351-retissons-le-lien-franco-allemand-1120944.php

[2] Voir sur l’historique de l’Industrie 4.0 en Allemagne la tribune publiée en 2014 par des associés du cabinet Kohler Consulting & Coaching dans le journal Le Monde: http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/11/14/la-france-doit-s-inspirer-du-projet-industrie-4-0-allemand_4523865_3234.html

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